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Je n’oublierai jamais cette image de ma grand-mère sur l’île de Pašman en Croatie, un jour d’orage. D’abord, elle m’avait fait peur. Puis elle s’est transformée en une divinité domestique, maladroite : elle boitait d’un recoin du jardin à l'autre, une brindille d’olivier à la main, en répétant « sainte Croix, je te crois, sainte Lucie, je te suis, sainte Marie, je te prie »... murmurait des syllabes incompréhensibles, « mek elek amelek », invoquait des cohortes de saints à sauver ses plantes et animaux. Lorsque l’orage s’est calmé, j’ai su que je n’avais plus rien à craindre car ma grand-mère savait apaiser les divinités.

Concert donné dans le cadre des Traversées de l’abbaye de Noirlac – Centre culturel de rencontre – samedi 23 juin 2018. Vidéo : titania

Une éternité est passée, les divinités sont mortes, d’autres divinités ont traversé nos vies. Il y a quelques temps, dans une bibliothèque croate, un cahier a surgi entre mes mains. La salle des manuscrits s’est soudainement remplie de l’odeur de cette journée orageuse sur l’île. Le cahier contenait des inscriptions et des dessins maladroits: prières, exorcismes, formules de magie et de médicine traditionnelle, amulettes à porter autour du cou, malédictions chassant les mauvais esprits ou les maladies, les intempéries, les personnes possédées… Tout y était consigné comme dans un livre de cuisine écrit d’une main tâchée de terre, de cire et de graisse. Les scribes – les clercs glagolitiques des îles dalmates entre le XIVe et le XVIIIe siècle, mi-chamanes, mi-prêtres – avaient inventé des mots d’un air savant et écrit de travers les prières latines et grecques qu’ils ne comprenaient pas : lex ex pex, kokla kokabula, mantam santam oderem…

Ce cahier regorgeait d’éléments païens mélangés aux prières chrétiennes. Saisie par l’univers de ces prêtres-paysans, j’ai décidé de prêter ma bouche à leurs textes et de les laisser travailler en moi, comme les formules magiques savent le faire. Ils sont ainsi devenus la base d’une nouvelle création musicale en forme de miniatures dramatiques dont le langage musical s’inspire de la tradition des chantres glagolitiques dalmates.

Katarina Livljanić

« Kokla kokabula » est intégrée au programme « La voie de la beauté » à côté de la pièce « La femme changeante » de Thierry Pécou. Le projet est conçu comme un concert-rituel, en écoute de la sagesse des prêtres-guérisseurs, des chamans et des exorcistes médiévaux.

Plus d’informations sur ce programme ici.

Katarina Livljanić, mezzosoprano
Noa Frenkel, contralto
Laurene Durantel, contrebasse