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Une création d’après les exorcismes païens et chrétiens dalmates

Je n’oublierai jamais cette image de ma grand-mère sur l’île de Pašman en Croatie, un jour d’orage. D’abord, elle m’avait fait peur. Puis elle s’est transformée en une divinité domestique, maladroite… Elle boitait d’un recoin du jardin à l‘autre, une brindille d’olivier à la main, et murmurait « sainte Croix, je te crois, sainte Lucie, je te suis, sainte Marie, je te prie », rajoutait des syllabes incompréhensibles, « mek elek amelek », invoquait des cohortes de saints à sauver ses plantes et ses animaux. Lorsque l’orage s’est calmé, j’ai su que je n’avais plus rien à craindre car ma grand-mère savait apaiser les divinités.

Une éternité est passée, les divinités sont mortes, d’autres divinités ont traversé nos vies. Un jour, il y a peu, un petit cahier surgit entre mes mains dans une bibliothèque croate. Et la salle des manuscrits se remplit soudainement de l’odeur de cette journée orageuse sur l’île. Le cahier contenait des inscriptions et des dessins maladroits. Comme un livre de recettes écrit d’une main tâchée de terre, de cire, de graisse : prières, exorcismes, formules de magie et de médecine traditionnelle, amulettes à porter autour du cou, malédictions chassant les mauvais esprits ou les maladies, les intempéries, les personnes possédées. Leurs scribes, clercs glagolitiques des îles dalmates entre le XIVe et le XVIIIe siècle, sorte de mi-chamans, mi-prêtres, y inventaient des mots d’un air savant, écrivaient de travers les prières latines et grecques qu’ils ne comprenaient pas, lex ex pex, kakla kokabula, mantam santam oderem...

Ces textes regorgent d’éléments païens, mélangés aux prières chrétiennes. Saisie par l’univers de ces prêtres-paysans, j’ai décidé de prêter ma bouche à leurs textes et les laisser travailler, comme les formules magiques savent le faire. Ils sont devenus ainsi la base d’une nouvelle création en forme de miniatures dramatiques dont le langage musical s’inspire de la tradition des chantres glagolitiques dalmates.

Katarina Livljanić

« Kokla kokabula » est intégrée au programme « La voie de la beauté » à côté de la pièce « La femme changeante » de Thierry Pécou. Le projet est conçu comme un concert-rituel, en écoute de la sagesse des prêtres-guérisseurs, des chamans et des exorcistes médiévaux.

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Katarina Livljanić, mezzosoprano
Noa Frenkel, contralto
Laurene Durantel, contrebasse